Néné, notre couteau suisse

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Néné.

J’ai eu le plaisir de rencontrer Néné et de pouvoir écrire son portrait puisque celle-ci a remplacé Annie pendant deux semaines pour donner les cours de grec à La Maison. Néné est guinéenne, a obtenu la protection du gouvernement grec et vit en Crète. Pendant quelques jours, elle partage notre quotidien au refuge et dans notre maison à Samos, l’Arche.

Néné est une femme remplie de bienveillance et d’une belle sensibilité. Pour écrire son portrait, nous nous sommes promenées dans l’ancien camp, la fameuse jungle de 9.000 réfugiés à l’époque. Elle m’a expliqué sa vie à l’intérieur, tous ses souvenirs sont remontés… Moi, je voyais un camp vide avec des milliers de tentes détruites abandonnées depuis plus d’un an, elle, y voyait toutes les personnes qu’elle y a connues. Tout en marchant, elle m’a raconté sa vie dans cette fourmilière et m’a clairement expliqué sa difficile situation de l’époque. De retour à l’Arche, nous nous sommes assises dans la cuisine pour qu’elle me raconte son histoire. Beaucoup d’émotion, beaucoup de sincérité !

Lisa, coordinatrice de La Maison.

Néné a quitté la Guinée avec son mari et après plus d’un an passé en Turquie, elle a tenté la traversée pour arriver en Grèce en décembre 2018. Là bas, Néné a commencé à apprendre la langue pour suivre un cursus universitaire. Tout était difficile, le couple n’avait pas d’argent et était en mode survie. Sans amis, victime de nombreux actes de racisme, impossible de créer des liens à l’université. Elle raconte que partout dans le bus, dans la rue, les personnes la regardaient mal.

Impossible pour eux de louer un appartement ou de travailler et personne pour l’aider à l’université. Pour gagner un peu d’argent elle a réussi à trouver des petits boulots. Le fait de parler turc l’a beaucoup aidé.

Mais le racisme qu’elle subissait à l’université l’a fait déprimer. Alors avec son mari, ils ont décidé de quitter la Turquie. Ils avaient entendu parler de passeurs à Izmir, ils y sont allés avec le peu d’argent qu’ils avaient. Une première traversée pour aller à Chios, stoppée par les garde-côtes turques en pleine mer, elle raconte : “ils nous ont pris en photo avec les empreintes et nous ont emmenés au poste de police en nous traitant comme des criminels alors que nous voulions juste survivre”.

La deuxième fois Néné se rappelle qu’on l’a contacté pour lui dire que la mer était calme. Ils se sont cachés des heures dans la forêt en compagnie d’autres réfugiés mais dans la précipitation du départ en pleine nuit, Néné n’avait pas remarqué que son mari n’avait pas pu rentrer dans la fourgonnette. Elle a donc fait sa deuxième traversée seule, elle voyait Lesbos à quelques minutes mais encore une fois les garde-côtes turques les ont repêchés pour les ramener, c’était un pêcheur qui les avait dénoncés. Néné a alors retrouvé son mari après trois jours de garde à vue.

Puis, il y a eu la troisième traversée le 10 décembre 2018. Ils sont arrivés sur la côte entassés dans un petit camion, tellement bondé que Néné s’y est coincé le pied et s’est fait une entorse. Après une journée de marche, Néné, son mari et le groupe sont arrivés sur une plage. Parlant turque, Néné comprend que le dinghy est percé et que les passeurs retardent le départ pour le réparer. Les passeurs lui ont demandé de faire la traduction pour former en 3 minutes la personne qui va manœuvrer le bateau. Tard dans la nuit ils partent. Très vite, ils ont tous peur, elle comprend qu’ils sont surchargés : 67 personnes, contre une cinquantaine les autres fois, avec beaucoup de bagages, dans un dinghy de 5 mètres percé, avec un pilote qui n’a jamais fait ça de sa vie.

En fait on donne sa vie à ces gens-là, eux ils te mentent, ils ne connaissent rien du trajet que l’on vit. Ils ne l’ont jamais fait, ils pensent juste à leurs business et toi tu ne sais rien jusqu’à la dernière minute, on ne savait même pas sur quelle île on allait atterrir. Une fois lancé, quelques minutes après le départ, le moteur s’est pris dans les filets d’un pêcheur, heureusement il nous a aidés à nous dégager et nous a indiqué la bonne direction.”

Puis Néné me raconte en détail sa traversée :

La météo a commencé à changer. Il y avait d’énormes vagues, je n’avais jamais vu ça de ma vie. Tout le monde paniquait et on manquait de chavirer, à chaque vague toutes les personnes se tombaient les unes sur les autres, je me suis coupé. Le moteur s ‘est détaché, on l’a rattrapé au dernier moment et l’huile a coulé sur mes blessures, j’ai souffert en silence. Cela a été la nuit la plus longue de mon existence.

Comme beaucoup, je n’avais plus de batterie de téléphone, deux jours que nous étions partis. Tout le monde paniquait, le conducteur aussi, tout le monde donnait des indications contraires. C’était le chaos !

C’est alors que je me suis découvert un caractère, il fallait avoir un discours et un seul, suivre une trajectoire, en changeant tout le temps on risquait de chavirer à chaque fois. Alors j’ai pris les devants, j’ai dirigé le conducteur et j’ai crié sur tout le monde pour qu’ils se calment, je leur ai dit qu’on allait y arriver, qu’il fallait être patient et rester calme. En fait, dans ma tête je n’ai jamais perdu espoir, je savais qu’on allait y arriver !

J’ai toujours été dans un état d’esprit positif, je ne sais pas où j’ai sorti cette force, c’était mon instinct de survie, parce que j’avais peur et que je ne sais pas nager. Mais beaucoup avaient perdu espoir en fait, et priaient pour leurs dernières minutes.

On voyait deux îles au loin, une plus près mais les vagues nous empêchaient d’avancer dans cette direction alors on a tourné sur l’autre île, on ne savait même pas à quel pays elles étaient. Nous ne voulions qu’une chose : Accoster !

Avec un téléphone j’ai commencé à appeler le 112. Au début ça sonnait en Turquie, puis à un moment ça a sonné en Grèce. Je leur ai demandé de l’aide pour venir nous sauver. Ils m’ont dit qu’ils arrivaient. Quand les gardes côtes grecs sont arrivés, avec les vagues, leur bateau paraissait très, très haut, on aurait dit qu’ils nous parlaient du 10ième étage d’un immeuble je n’avais jamais vu ça.

Beaucoup de personnes étaient inconscientes, ne bougeaient plus et vomissaient, nous étions tous frigorifiés et trempés. Ils nous ont donné des couvertures de survie et nous avons mis deux heures pour arriver sur terre, c’est là que j’ai lu “ Hôtel Samos” dans le port. Nous étions à Samos, après 12 heures en mer je touchais enfin du dur. Beaucoup de personnes du bateau m’ont remercié,  mais j’avais fait tout ça naturellement. Dans la pénombre je n’avais vu aucun visage des personnes qui partageaient le dinghy avec moi mais plus tard beaucoup me reconnaisse dans la rue, au camp à Athènes.

Puis, une nouvelle aventure allait commencer puisqu’ils nous ont emmenés dans le camp. À l’époque c’était l’ancien camp qui se trouve dans le centre de Vathy, un bidonville appelé la jungle. On nous a enregistré à la police du camp puis ils nous ont laissé dormir, trempés, épuisés sur le sol de la police à l’extérieur, devant leur container. Le lendemain ils nous ont laissé sortir seuls dans la jungle.

Mon mari a reconnu des amis guinéens, on leur a acheté une petite tente, 1 place avec tout notre argent : 60 euros. Les premiers mois dans le camp étaient très durs, je boitais, j’avais froid, je n’avais pas de vêtement sec et il pleuvait, il grêlait. Le bidonville est à flanc de montagne en plein vent. Je n’arrivais pas à dormir, je repensais toujours à la nuit dans le bateau, j’étais traumatisée. J’ai eu le sentiment quand les garde-côtes nous ont repêché que je suis née de nouveau, j’avais le sentiment d’être une autre personne. J’avais besoin d’aide, je voulais voir un psychologue.

Ma routine c’était d’aller faire la queue pour le déjeuner au camp: j’avais besoin de nourriture chaude mais il n’y en avait pas, parfois, après des heures d’attente, il n’y avait plus rien à manger. Après, souvent je me positionnais devant les containers pour voir le docteur en espérant qu’un jour il puisse me prendre. Je ne perdais pas espoir d’y aller tous les jours. Finalement j’ai fini par guérir seule.

Puis, un jour, un garçon m’a parlé de Alpha Center***, une ONG dans le centre qui servait du thé. J’y suis allé j’ai pris mon premier thé à Samos après 1 mois. Je ressens encore le bien que ce thé chaud m’a fait. Du coup j’allais tous les jours à Alpha Center.

Plus tard, j’ai vu qu’il y avait des salles de classes, je voulais apprendre l’allemand mais la professeur n’était pas là alors je suis rentré dans l’autre salle et c’était Madame Annie qui enseignait le grec. C’est comme ça que je l’ai rencontré.  Je suis venue tous les jours pour apprendre le grec avec Madame Annie. Grâce à elle je parle grec maintenant. Après quelques mois, Madame Annie est partie en vacances en Iran du coup j’ai fait les cours pour débutant. Quand elle est revenue j’ai continué à faire les cours débutants et elle, les cours avancés.

Un jour j’ai montré le papier que le psychologue m’avait donné, c’était un papier qui disait que j’étais vulnérable (je le savais j’étais traumatisée) mais je ne savais pas que ce papier pouvait me faire sortir du camp. Après 4 mois dans le bidonville de Samos j’ai montré ce papier et on m’a transféré une semaine après à Thessalonique dans un hôtel avec mon mari.

Arrivée à Thessalonique, Annie m’a contacté pour que j’aille dans sa maison en Crète. J’ai alors transféré mon dossier là-bas et j’ai commencé à travailler en tant que guide touristique dans une usine d’huile d’olive, puis dans une autre usine avec des Grecs. J’ai pu y peaufiner mon grec.

En février 2023, j’ai enfin eu mes papiers alors j’ai appelé Madame Annie, je voulais venir la voir à Samos pour la remercier. Elle m’a demandé de venir pendant ses vacances pour la remplacer avec les cours de Grec. C’est comme ça que je me retrouve à Samos et à “ La Maison” pour donner des cours de grec aux réfugiés du nouveau camp.

Revenir à Samos après 3 ans m’émeut énormément, je ne vois pas la ville comme avant, je ne la regardais pas, j’étais trop dans mes pensées. Je suis retournée dans le camp avec Lisa. Mes souvenir m’obsédaient, maintenant je sens que la boucle est bouclée, que je peux aller de l’avant. Je me sens prête à reprendre ma vie même si je n’oublierai jamais d’où je viens. J’aime la Grèce, les Grecs, je leur dois tellement, ils m’ont sauvé la vie.

Pour le futur, j’aimerais voyager, découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures, rencontrer du monde. J’aimerais être autoentrepreneur, être indépendante.  J’ai aussi envie d’aider les autres parce qu’on m’a aidé. La leçon que je retiens c’est que si on ne m’avait pas aidé je serais morte alors si Dieu me donne la possibilité d’aider des personnes dans le besoin évidemment je le fais. ».

Entretien réalisé par Lisa Wilkens le 17 avril 2023

***Alpha Center est toujours en activité, c’est le centre de Samos Volunteer en plein centre-ville. Ils ont aussi des tentes près de La Maison où ils donnent des cours de langues européennes et gèrent le lavage du linge des réfugiés. Ils ont aussi un magasin de vêtements.

www.samosvolunteers.org